L'odyssée commence ici...
Les réformes de l'empire Ottoman vues par Loti...
XVI
LOTI A PLUMKETT
Eyoub, 27 décembre 1876.
Cher Plumkett,
Voilà cette pauvre Turquie qui proclame sa Constitution! Où allons-nous
? je vous le demande ; et dans quel siècle avons-nous reçu le jour ? Un
sultan constitutionnel, cela déroute toutes les idées qu'on m'avait
inculquées sur l'espèce.
A Eyoub, on est consterné de cet événement ; tous les bons musulmans
pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi
qui considère comme facéties toutes les choses sérieuses, la politique
surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalité, la
Turquie perdra beaucoup à l'application de ce nouveau système.
J'étais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque
funéraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique,
tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain
qui fit étrangler en sa présence son fils Mustapha, ni son épouse
Roxelane qui inventa les nez en trompette, n'eussent admis la
Constitution; la Turquie sera perdue par le régime parlementaire, cela
est hors de doute.
Pierre Loti
AZIYADÉ
GF FLAMMARION
XVII
Stamboul, 27 décembre.
J'étais entré, pour laisser passer une averse, dans un café turc près
de la mosquée de Bayazid.
Rien que de vieux turbans dans ce café, et de vieilles barbes blanches.
Des vieillards (des hadjbaba) étaient assis, occupés à lire les
feuilles publiques, ou à regarder à travers les vitres enfumées les
passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par
l'ondée, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs
babouches et leurs socques à patins. C'était dans la rue une grande
confusion et, dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait à
torrents.
J'examinai les vieillards qui m'entouraient : leurs costumes
indiquaient la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout
ce qu'ils portaient était eski, jusqu'à leurs grandes lunettes
d'argent, jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. Eski, mot prononcé
avec vénération, qui veut dire antique, et qui s'applique en Turquie
aussi bien à de vieilles coutumes qu'à de vieilles formes de vêtements
ou à de vieilles étoffes. Les Turcs ont l'amour du passé, l'amour de
l'immobilité et de la stagnation.
On entendit tout à coup le bruit du canon, une salve d'artillerie
partie du Séraskiérat ; les vieillards échangèrent des signes
d'intelligence et des sourires ironiques.
— Salut à la Constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en
s'inclinant d'un air de moquerie.
— Des députés ! une charte ! marmottait un autre vieux turban vert ;
les khalifes du temps jadis n' avaient point besoin des représentations
du peuple.
— Voï, voï, voï, Allah!... et nos femmes ne couraient point en voile de
gaze ; et les croyants disaient plus régulièrement leurs prières; et
les Moscov avaient moins d'insolence !
Cette salve d'artillerie annonçait aux musulmans que le padishah leur
octroyait une Constitution, plus large et plus libérale que toutes les
Constitutions européennes ; et ces vieux Turcs accueillaient très
froidement ce cadeau de leur souverain.
Cet événement, qu' Ignatief avait retardé de tout son pouvoir, était
attendu depuis longtemps ; on put, à dater de ce jour, considérer la
guerre comme tacitement déclarée entre la Porte et le czar, et le
sultan poussa ses armements avec ardeur.
Il était sept heures et demie à la turque (environ midi). La
promulgation avait lieu à Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus
sous ce déluge.
Les vizirs, les pachas, les généraux, tous les fonctionnaires, toutes
les autorités, en grand costume tous, et chamarrés de dorures, étaient
parqués sur la grande place de Top-Kapou, où étaient réunies les
musiques de la cour.
Le ciel était noir et tourmenté; pluie et grêle tombaient abondamment
et inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple
lecture de la charte, et les vieilles murailles crénelées du sérail,
qui fermaient le tableau, semblaient s'étonner beaucoup d'entendre
proférer en plein Stamboul ces paroles subversives.
Des cris, des vivats et des fanfares terminèrent cette singulière
cérémonie, et tous les assistants, trempés jusqu'aux os, se
dispersèrent tumultueusement.
A la même heure, à l'autre bout de Constantinople, au palais de
l'Amirauté, s'étaient réunis les membres de la conférence
internationale.
C'était un effet combiné à dessein; les salves devaient se faire
entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plénipotentiaires,
et l'aider dans sa péroraison.
Pierre Loti
AZIYADÉ
GF FLAMMARION