Il est vrai que nous ne pouvons pas parler de Constantinople
sans parler de Pierre Loti. Grâce à l'exposition
sur la vie et la personnalité énigmatique de cet
écrivain rêveur hors normes, organisée
par le musée de la vie romantique, nous avons
voyagé encore une fois dans ce monde singulier et surprenant.
Avec beaucoup d'intérêt, nous avons relu quelques
passages de son célèbre "Aziyadé"
où l'Orient imaginaire se heurte au cosmopolitisme ; Loti
exprime une forte hostilité contre les réformes
entreprises par le Sultan novateur.
Plus bas un extrait qui laisse voir ce sentiment vis-à-vis
de la très forte communauté grecque de
Constantinople.


Pierre
Loti
AZIYADÉ
GF FLAMMARION
XXXI
C'était Noël à la grecque ; le vieux
Phanar était en fête.
Des
bandes d'enfants promenaient des lanternes, des girandoles de papier,
de toutes les formes et de toutes les couleurs ; ils frappaient
à
toutes les portes, à tour de bras, et donnaient des
sérénades
terribles, avec accompagnement de tambour.
Achmet, qui passait avec moi, témoignait un grand
mépris pour ces réjouissances
d'infidèles.
Le vieux Phanar, même au milieu de ce bruit, ne pouvait
s'empêcher d'avoir l'air sinistre.
On
voyait cependant s'ouvrir toutes les petites portes byzantines,
rongées
de vétusté, et dans leurs embrasures massives
apparaissaient des jeunes
filles, vêtues comme des Parisiennes, qui jetaient aux
musiciens des
piastres de cuivre.
Ce fut bien pis quand nous arrivâmes à Galata;
jamais,
dans aucun pays du monde, il ne fut donné d'ouïr un
vacarme plus
discordant, ni de contempler un spectacle plus misérable.
C'était un
grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait en grande
majorité l’élément grec.
L'immonde population grecque affluait en
masses compactes; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution,
de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se
figurer tout ce qu'il y avait là d'hommes et de femmes
ivres, tout ce
qu'on y entendait de braillements avinés, de cris
écœurants.
Et
quelques bons musulmans s'y trouvaient aussi, venus pour rire
tranquillement aux dépens des infidèles, pour
voir comment ces
chrétiens du Levant sur le sort desquels on a attendri
l'Europe, par de
si pathétiques discours, célébraient
la naissance de leur prophète.
Tous
ces hommes qui avaient si grande peur d'être
obligés d'aller se battre
comme des Turcs, depuis que la Constitution leur conférait
le titre
immérité de citoyens, s'en donnaient à
cœur joie de chanter et de boire.