
Sous le prestigieux dôme
du Musée Britannique, nous avons pu retracer la vie, l’œuvre et les
amours d’une
personnalité hors du commun.
Hadrien est resté dans l’Histoire en raison de sa passion pour la culture grecque, de son intérêt pour l’architecture mais aussi de sa relation amoureuse avec le jeune grec Antinoüs. Cet empereur romain, issu d'une nouvelle élite romaine originaire d’Espagne, régna de 117 à 138 et couvrit l’Empire romain alors à son apogée de multiples constructions dont on admire encore les vestiges. "Hadrien, Empire et Conflits", l' exposition majeure du British Museum de Londers retrace la vie de l'un des plus grands empereurs romains au travers de ses passions pour l'armée, l'architecture et la culture grecque.

Un
des moments les plus émouvants de l’exposition a été la
présentation des notes manuscrites de Marguerite Yourcenar pour son
roman
«Mémoires d’Hadrien»
J’étais allé passer
quelques mois en Grèce. La politique, en apparence du moins, n’eut
aucune part
dans ce voyage. Ce fut une excursion de plaisir et d’étude:
j’en
rapportai quelques coupes gravées, et des livres que je partageai avec
Plotine.
J’y reçus, de tous mes honneurs officiels, celui que j’ai accepté avec
la joie
la plus pure: je fus nommé archonte d’athènes. Je m’accordai
quelques
mois de travaux et de délices faciles, de promenades au printemps sur
les
collines semées d’anémones, de contact amical avec le mardre nu. A
Chéronée, où
j’étais allé m’attendrir sur les antiques couples d’amis du Bataillon
Sacré, je
fus deux jours l’hôte de Plutarque. J’avais eu mon Bataillon Sacré bien
à moi,
mais, comme il m’arrive souvent, ma vie m’émouvait moins que
l’histoire. J’eus
des chasses en Arcadie; je priai à Delphes. A Sparte, au bord
de
l’Eurotas, des bergers m’enseignèrent un air de flûte très ancien,
étrange chant
d’oiseau. Près de Mégare, il y eut une noce paysanne qui dura toute la
nuit; mes compagnons et moi, nous osâmes nous mêler aux
danses, ce que
nous eussent interdit les lourdes mœurs de Rome.
Les traces de nos crimes restaient partout visibles: les murs
de
Corinthe ruinés par Munnius, et les places laissées vides au fond des
sanctuaires par le rapt de statues organisé au cours du scandaleux
voyage de
Néron. La Grèce appauvrie continuait dans une atmosphère de grâce
pensive, de
subtilité claire, de volupté sage. Rien n’avait changé depuis l’époque
où
l’élève du rhéteur Isée avait respiré pour la première fois cette odeur
de miel
chaud, de sel et de résine; rien en somme n’avait changé
depuis des
siècles. Le sable des palestres était toujours aussi blond
qu’autrefois;
Phidias et Socrate ne les fréquentaient plus, mais les jeunes hommes
qui s’y
exerçaient ressemblaient encore au délicieux Charmide. Il me semblait
parfois
que l’esprit grec n’avait pas poussé jusqu’à leurs extrêmes conclusions
les prémisses
de son propre génie: les moissons restaient à
faire; les épis mûrs
au soleil et déjà coupés étaient peu de chose à côté de la promesse
éleusinienne du grain caché dans cette belle terre. Même chez mes
sauvages
ennemis sarmates, j’avais trouvé des vases au pur profil, un miroir
orné d’une
image d’Apollon, des lueurs grecques comme un pâle soleil sur la neige.
J’entrevoyais la possibilité d’helléniser les barbares, d’atticiser
Rome,
d’imposer doucement au monde la seule culture qui se soit un jour
séparée du
monstrueux, de l’informe, de l’immobile, qui ait inventé une définition
de la
méthode, une théorie de la politique et de la beauté. Le dédain léger
des
Grecs, que je n’ai jamais cessé de sentir sous leurs plus ardents
hommages, ne
m’offensait pas; je le trouvais naturel; quelles
que fussent les
vertus qui me distinguaient d’eux, je savais que je serais toujours
moins
subtil qu’un matelot d’Egine, moins sage qu’une marchande d’herbes de
l’Agora.
J’acceptais sans irritation les complaisances un peu hautaines de cette
race
fière; j’accordais à tout un peuple les privilèges que j’ai
toujours si
facilement concédés aux objets aimés. Mais pour laisser aux Grecs le
temps de
continuer, et de parfaire, leur œuvre, quelques siècles de paix étaient
nécessaires,
et les calmes loisirs, les prudentes libertés qu’autorise la paix. La
Grèce
comptait sur nous pour être ses gardiens, puisque enfin nous nous
prétendons
ses maîtres. Je me promis de veiller sur le dieu désarmé. (pp.
87-88)
éditions Gallimard – collection Folio n° 921, Paris 1974
Pendant notre visite, nous avons eu l’occasion d'admirer également les Marbres volés du Parthénon ainsi qu’une des Caryatides de l’Erechthéion. Jusqu’ à présent, Londres a refusé le retour de ce trésor prétextant l’absence d’un lieu sûr et des conditions idéales pour assurer la protection de ces monuments en Grèce!